Trtff – Autour du sentiment d’imposture
Recherche au long cours accompagnée par boom structur’/ CDCN Clermont Ferrand
de Colyne Morange, en collaboration avec Heike Bröckerhoff
2015 – 2018
Le sentiment d’imposture, c’est l’impression qu’ont certaines personnes d’être des imposteurs alors qu’elles ne le sont pas. C’est donc un sentiment d’illégitimité, quelque soit la place qu’on occupe : au travail, dans une famille, auprès de ses amis, etc. Impression d’avoir trompé ceux qui nous entourent, déni- grement de ses compétences, être persuadé que l’on n’est pas à sa place ou en tout cas pas à la hauteur de la place qu’on occupe.
Le sentiment d’imposture n’a rien à voir avec l’Imposture, la vraie : le fait de tromper, d’usurper, de se faire passer pour ce que l’on n’est pas dans le but d’abuser d’autrui.
C’est un sentiment intime et inavouable, qui n’a rien à voir avec la réalité et la perception qu’en ont les autres ; tous les gens qui entourent la personne qui se sent imposteur la considèrent complétement légitime, et d’ailleurs régulièrement le lui témoignent. Très souvent même, l’entourage juge – et à juste titre – « l’imposteur » particulièrement compétent. Légitime.
Mais d’où vient-il, comment se développe-t-il ? Si un tel phénomène est de plus en plus répandu aujourd’hui, en quoi est-il lié à la société dans laquelle il émerge ?
Toutes les questions que se pose « l’imposteur », toutes ses peurs et les cases auxquelles il se réfère pour s’autodéprécier ne viennent pas de nulle part.
Notamment, ce besoin d’en faire toujours plus, l’impression d’être en dessous de ce qu’il faudrait être quoi que l’on fasse. Ces auto-jugements émergent au sein d’une société qui demande de produire toujours plus, qui prône le rendement et l’efficacité, qui pousse les individus à devenir des entrepreneurs d’eux-mêmes. Un modèle de vie où chacun doit gérer son temps et sa propre vie comme on gère une entreprise.
Il me semble que ce contexte-là a tendance à favoriser le sentiment d’imposture, ou du moins sa fréquence…
C’est ce que j’ai envie d’interroger avec ce spectacle, en partant de l’intime, en considérant les comportements internes des individus comme le reflet des valeurs qui les entourent.
Et puis, Belinda Cannone, essayiste du sujet, propose aussi l’idée que lorsqu’il est assumé, ce sentiment peut devenir un moteur qui pousse à remettre en question les cases et les normes d’une société et déclencher de la révolte. Un exemple : « Pourquoi je n’aurais pas le droit d’écrire un livre d’analyse sociologique alors que je n’ai pas de diplôme de sociologie ? ». C’est là, où il devient une figure créatrice et positive, aussi.
Je crois au doute et aux zones de flou, je crois que c’est dans la fragilité, l’hésitation et le bancal que nait le mouvement.
Je trouve particulièrement intéressant de travailler scéniquement sur quelque chose qui ne se montre ou ne s’exprime pas. J’ai envie de donner à sentir ce sentiment au public. Que les spectateurs puissent l’approcher. J’aimerais rendre palpable l’angoisse que cela crée, donner à sentir quelque chose de l’ordre du cauchemar.
Et puis, dans toute cette complexité intérieure, insérer de l’humour, pouvoir rire de ça. Il y a un côté pathétique et tragique là dedans, qui peut virer à l’absurde.
